Les cons du métro, ep. 2 : Les piliers de comptoir
Mes chers contemporains, rescapés quotidiens de la grande foire à l’andouille qu’est devenue notre société, bienvenue à nouveau dans mon petit observatoire de la décrépitude humaine. Le sujet de notre étude, vous le connaissez : les transports en commun. Ce boyau métallique où s’entassent les âmes et les corps n’est pas qu’un simple moyen de locomotion ; c’est un laboratoire à ciel fermé, un bouillon de culture où prolifèrent les plus beaux spécimens de l’inconscience et de l’égoïsme.
Après un premier épisode consacré à ces héros du quotidien qui considèrent leur sac à dos comme une extension sacrée et inviolable de leur propre corps, penchons-nous aujourd’hui sur une autre de ses variations, une souche particulièrement virulente du virus de l’incivilité : les piliers de porte. Le décor est planté, simple, presque banal. Un quai. Une rame qui arrive. Les portes s’ouvrent sur un espace presque accueillant. Le drame, comme toujours, se joue en quelques secondes à peine, mais ses répercussions sur ma misanthropie sont, elles, éternelles.
Deux monolithes de vacuité intellectuelle, plantés là, sur le seuil de la délivrance mécanique, immobiles, trônent dans le passage. Ce ne sont pas de simples gêneurs. Non, ce serait leur faire trop d’honneur ! Ils sont les symptômes purulents d’une maladie bien plus grave qui ronge nos sociétés : l’extinction totale de la conscience d’autrui.
Que peut-il bien se tramer dans ces cervelets atrophiés par des années de nombrilisme forcené ? Sont-ils seulement conscients du flux et du reflux humain qui, tel une marée, cherche à s’engouffrer ou à s’extraire de cette boîte de conserve sur rails ? J’en doute. Pour eux, l’univers s’arrête à la frontière de leur enveloppe charnelle. Le wagon est une extension de leur salon, les autres usagers, un mobilier invisible et sonore.
Le plus exaspérant dans cette scène de l’absurde quotidien, ce n’est pas tant la gêne occasionnée, qui est déjà en soi un motif de mise au pilori. Non, le plus effroyable, c’est le néant de leur intention. Il n’y a pas de malveillance, ce qui serait presque rassurant. Il n’y a… rien. Un vide sidéral. Une absence totale de connexion entre leurs deux neurones restants et le monde extérieur. Ils ne bloquent pas le passage ; ils sont le blocage. Ils ne font pas exprès d’être stupides ; leur nature même est une ode à l’incurie intellectuelle.
Plutôt que de faire un pas, un misérable petit pas de côté qui fluidifierait la cohabitation éphémère de leurs semblables, ils adoptent une posture d’une rigidité cadavérique. Ils forcent des dizaines de personnes à des contorsions, à des « pardon » murmurés entre les dents, à un ballet grotesque pour contourner leur inertie pachydermique. Et tout cela, pour quoi ? Pour préserver leur droit inaliénable à occuper dix centimètres carrés de l’espace public de la manière la plus inepte qui soit.
Pendant ce temps, les portes, ces mâchoires d’acier qui n’attendent qu’un ordre pour se refermer sur les retardataires, accomplissent leur office. La sonnerie stridente ne sonne pas comme un avertissement, mais comme le glas de l’intelligence collective. Vingt personnes, qui auraient pu monter si ces deux génies avaient eu la présence d’esprit d’un bulot anémié, restent sur le quai, otages de cette micro-tyrannie de la bêtise.
Voilà le monde que nous avons bâti. Un monde où le simple bon sens, la plus élémentaire des courtoisies, est devenu un acte de bravoure révolutionnaire. Un monde où l’on doit slalomer entre les statues de l’égoïsme pour simplement se déplacer.
Ces deux-là ne sont pas des « cons du métro ». Ce sont les piliers du temple de notre déclin.
Et ne me parlez pas de « vivre-ensemble », ça me donne de l’urticaire.
