La Route, ep.5 : Le syndrome du clignotant et l’allergie à la manœuvre
Mes chers compagnons d’infortune, nous voici de retour dans le grand asile à ciel ouvert qu’est le réseau routier. Après avoir survécu aux aveugles, aux tyrans et autres spécimens de la faune motorisée, il nous faut aborder aujourd’hui un trouble neurologique d’un genre nouveau, une affliction qui semble frapper une part croissante des conducteurs : la dyspraxie du clignotant.
Rappelons, pour les quelques âmes saines d’esprit qui subsistent, la fonction de ce petit miracle de communication qu’est le clignotant. Cette lumière orange et intermittente est le summum de la courtoisie routière. C’est un murmure, une prévenance. Il dit : « Attention, mon ami, avec votre permission, je vais momentanément emprunter cette voie pour effectuer une manœuvre. Je vous en informe à l’avance afin que nul ne soit surpris. » C’est un outil de paix sociale, un instrument d’anticipation et de fluidité. Un conducteur normalement constitué, voyant ce signal, comprend le message et adapte sa conduite en conséquence, avec la patience d’un être civilisé.
Mais nous ne vivons pas dans un monde normalement constitué. Car pour le dyspraxique du volant, ce signal lumineux n’est pas interprété par le cerveau, mais par le système limbique, celui des pulsions primaires. Pour lui, le clignotant orange ne signifie pas « je vais dépasser », mais « LA COURSE EST LANCÉE ! »
La scène est d’une absurdité clinique. Vous roulez tranquillement. Loin, très loin derrière vous, une voiture suit son cours. Entre vous et elle, un espace suffisant pour garer un porte-avions. Vous décidez de dépasser un véhicule plus lent. Vous faites donc ce que tout manuel vous a appris : contrôle, clignotant, et vous entamez votre déboîtement en toute quiétude.
C’est là que le trouble se déclenche chez notre malade. À des centaines de mètres de là, la petite lumière orange sur votre carrosserie a agi sur son cerveau comme un électrochoc. Une convulsion incontrôlable s’empare de son corps. Son pied droit, possédé par une force démoniaque, quitte la raison pour s’écraser sur la pédale d’accélérateur. Son moteur rugit, et ce qui n’était qu’un point lointain se transforme en un missile balistique lancé à votre poursuite.
Le résultat est foudroyant. La distance de sécurité, si confortable il y a trois secondes, est anéantie. Le voilà collé à votre coffre, vibrant de rage, alors que vous êtes en plein milieu de votre manœuvre de dépassement. Il n’a rien gagné, si ce n’est de créer une situation d’un danger inouï, transformant un acte de conduite banal en un duel à mort.
L’explication de cette pathologie est un mystère. Est-ce une forme d’analphabétisme du langage routier ? Une incapacité congénitale à comprendre une information simple ? Ou, et c’est plus probable, une manifestation d’un trouble de l’ego si profond que l’idée même que quelqu’un puisse oser effectuer une manœuvre devant lui lui est physiquement intolérable ? Le clignotant n’est pas perçu comme une information, mais comme une compétition que vous venez de lui imposer et qu’il se doit de « gagner » à tout prix.
Le clou du spectacle, bien sûr, c’est lorsqu’il parvient enfin à vous dépasser, une fois que vous avez pu vous rabattre. C’est là que la frénésie atteint son paroxysme. Le visage déformé par la haine, la bouche crachant une litanie d’insultes et de noms d’oiseaux, il vous gratifie d’un regard de tueur et de gestes obscènes, comme si vous étiez l’agresseur. C’est le monde à l’envers : le malade vous reproche les symptômes de sa propre démence.
Cette « dyspraxie » n’est rien d’autre que l’expression la plus pure de l’égoïsme infantile. C’est le caprice du bambin qui ne supporte pas qu’un autre enfant joue avant lui. Sauf qu’ici, le jouet pèse une tonne et peut tuer.
Tonton Ronchon, qui préconise d’équiper les voitures d’un second clignotant, de couleur blanche, pour signifier « je capitule ».
