La Route, ep.4 : La confrérie des taupes au volant
Mes chers amis voyants, et vous autres qui naviguez à l’estime, bienvenue dans ce qui pourrait être le chapitre le plus terrifiant de notre exploration routière. Nous avons disséqué les tyrans, les aristocrates et les amnésiques. Mais aujourd’hui, nous nous attaquons à une menace plus diffuse, presque invisible, et c’est bien là tout le problème : les aveugles.
Oh, je vous entends déjà ricaner. « Tonton Ronchon exagère, il n’y a pas d’aveugles sur la route ! » Grave erreur, âmes naïves ! Je ne parle pas ici du non-voyant avec sa canne blanche, mais d’une armée de fantômes aux commandes de bolides, des individus dont l’acuité visuelle est si dégradée qu’ils conduisent moins par la vue que par la mémoire et la grâce de Dieu. Et le plus effroyable dans cette histoire ? L’État, dans sa grande sagesse, est leur complice.
Car oui, rappelons cette vérité qui donne des sueurs froides : une fois ce satané permis en poche, plus jamais, au grand jamais, on ne viendra vérifier si vous êtes encore capable de différencier un panneau « Stop » d’une publicité pour de la charcuterie. Vous pouvez passer de 10/10 à une myopie de géotrupe en quelques années, l’administration s’en contrefiche éperdument. Votre carte rose, elle, reste un blanc-seing pour le chaos.
Les preuves de leur existence ? Elles sont partout, tapies dans les situations les plus exaspérantes de notre quotidien.
Prenez le péage. Cette merveille de fluidité promise par le télépéage, cette voie siglée d’un immense « t » orange visible depuis la Station Spatiale Internationale. Et pourtant, qui trouvez-vous bloqué devant la barrière, créant un bouchon d’un kilomètre ? Notre taupe motorisée. L’homme qui n’a pas « vu » les trois panneaux successifs, les néons clignotants et les marquages au sol. Le voilà, fouillant sa boîte à gants à la recherche d’une monnaie qu’il n’a pas, devant une machine qui ne lui demande qu’un badge qu’il ignore. Il n’est pas stupide, non. Il est juste fonctionnellement aveugle au monde qui l’entoure.
Changeons de décor. Une aire de repos. Vous avez pris votre café, vous êtes prêt à repartir. Hélas, une caravane, véritable extension de cottage normand sur deux roues, vous a emmuré. La voiture qui la tracte est vide. Le propriétaire, quelque part, savoure sa chipolata en ignorant superbement qu’il vous a condamné à une attente forcée. Lui en vouloir ? À quoi bon. Pour vous coincer de la sorte, il fallait une condition : ne pas vous avoir vu arriver. Sa perception du monde s’arrête aux contours de son propre attelage. Le reste n’est qu’un brouillard sans importance.
Et le pire, le plus glaçant : le passage piéton. Cette voiture qui vous frôle, qui force votre grand-mère à un bond en arrière digne d’une gymnaste olympique… Un chauffard ? Un assassin en puissance ? Pas nécessairement. Juste un pauvre diable dont la cornée usée n’a pas su faire la différence entre un être humain et un bout de mobilier urbain. Il ne vous a pas vu, tout simplement. Il conduit au son, à l’intuition, priant pour que les obstacles sur sa route aient la bonne idée de s’écarter.
Alors la question s’impose, violente et accusatrice : MAIS QUE FAIT-ON ? Que font les ophtalmologistes, certes, mais surtout, que font nos gouvernants ? Comment peut-on rendre obligatoire un contrôle technique pour vérifier l’usure d’une plaquette de frein, et considérer comme facultatif le contrôle de l’organe qui permet de voir le frein à actionner ? C’est une faillite intellectuelle et sécuritaire. Nous avons transformé nos routes en un gigantesque test de vision à l’aveugle, où les perdants finissent à la morgue.
On nous impose des radars pour quelques kilomètres/heure de trop, mais on laisse des myopes jouer à la roulette russe avec nos vies. La logique là-dedans m’échappe, et l’envie de distribuer des cannes blanches à chaque carrefour me démange.
Tonton Ronchon, qui se demande s’il ne va pas faire graver sa plaque d’immatriculation en braille.
