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La route, ep.2 : Son Altesse Sérénissime de la file de gauche

Mes chers compagnons de galère, survivants de la grande course à l’échalote, reprenons notre exploration des bas-fonds de la psyché humaine, là où elle se révèle le plus crûment : sur le bitume. Après avoir disséqué le cas du tyran poids-lourd, ce monarque du macadam, il nous faut aujourd’hui nous pencher sur un cousin germain, une créature d’une autre caste, mais d’une nocivité au moins égale : le sprinter aristocrate, le prince de la voie de gauche.

Le théâtre des opérations a changé. Nous ne sommes plus sur une départementale bucolique, mais sur une de ces « deux voies » qui zèbrent notre pays, promesses de fluidité pour qui sait raison garder. Et aujourd’hui, vous êtes cet homme raisonnable. Face à vous, un poids-lourd – car oui, il en existe de fort civilisés – accomplit sa lourde tâche à une vitesse réglementaire pour son gabarit, bien en deçà des 110 km/h qui vous sont permis. La logique, la courtoisie et le Code de la Route s’accordent en un chœur harmonieux : il faut dépasser.

Un regard dans le rétroviseur. L’horizon est dégagé. Au loin, un point, une simple ponctuation lumineuse, si lointaine qu’elle semble appartenir à un autre département. La voie est libre. Clignotant. Vous déboîtez avec la sérénité du juste, augmentant votre allure pour que la manœuvre soit aussi brève et sécuritaire que possible. Vous vous hissez aux 110 km/h autorisés, ni plus, ni moins. Vous êtes la définition même de la conduite citoyenne. Et c’est là votre crime.

Car ce point lointain n’était pas une étoile morte. C’était Son Altesse, au volant de sa berline allemande rutilante, lancée à une vitesse que la décence m’interdit de qualifier. En vous insérant sur la voie de gauche – SON sanctuaire, SON domaine, SA piste de décollage personnelle – vous n’avez pas simplement initié un dépassement. Vous avez commis un crime de lèse-majesté. Vous avez osé poser vos roues de roturier sur le tapis rouge qui lui est dévolu.

La sanction est immédiate et foudroyante. Ce qui n’était qu’un point devient une bête hurlante en une fraction de seconde. Votre rétroviseur, naguère si paisible, se remplit d’une calandre agressive et de deux optiques au xénon qui vous vrillent la rétine. C’est un assaut, une attaque en règle. Les appels de phares frénétiques ne sont pas un avertissement, ils sont une volée de bois vert. Le klaxon qui s’ensuit n’est pas une requête, c’est une bordée d’injures sonores.

Le message, d’une brutalité inouïe, pourrait se traduire ainsi : « Comment oses-tu, vil manant, te traîner sur ma trajectoire princière ? Comment as-tu pu croire que ton misérable besoin de dépasser un camion primait sur mon droit divin de fendre l’air à 160 km/h ? »

La panique vous guette. Vous êtes coincé. À droite, le camion que vous n’avez pas fini de doubler. Derrière, un psychopathe dont l’ego est inversement proportionnel à la distance de sécurité qu’il vous impose. Il est là, à quelques centimètres de votre pare-chocs, vous forçant à accélérer contre votre gré, à devenir vous-même un délinquant routier sous la contrainte.

Enfin, une ouverture. Vous vous rabattez, le clignotant tremblant de soulagement et d’indignation. Mais le supplice n’est pas terminé. L’offense doit être lavée dans une dernière démonstration de virilité. Au moment de vous dépasser, l’aristocrate ne va pas simplement reprendre sa course. Non. Il va s’offrir un petit frisson, un jeu de pleutre. Il va frôler votre portière, vous « serrer » comme on dit dans ce jargon de barbare, histoire de vous faire sentir physiquement sa supériorité et votre insignifiance. Un écart de quelques centimètres, une rafale de vent, un instant de pure terreur où vous comprenez que votre vie et celle de vos passagers ne tiennent qu’à l’ego d’un parfait imbécile.

Puis il disparaît, redevenant ce point lumineux qui s’efface à l’horizon, laissant derrière lui une invisible puanteur de mépris et une tension artérielle qui mettra plusieurs kilomètres à redescendre. Vous avez survécu, mais une fois de plus, la loi du plus fou a triomphé. Ce n’était pas un conducteur pressé. C’était un nanti de la vitesse, un privilégié de la trajectoire, pour qui le partage de la route est une concession insupportable.

Écœuré que le permis de conduire soit aussi un permis de nuire.

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