Les cons du métro, ep. 1 : Le poteau humain du métro
Il est une heure maudite entre toutes, ce moment funeste où les lumières blafardes des bureaux recrachent sur le pavé parisien des hordes de travailleurs exsangues. Dix-neuf heures. L’heure où la dignité humaine prend ses congés pour s’engouffrer dans les entrailles de la ville, ce cloaque grouillant que d’aucuns nomment le métropolitain. C’est ici, dans ce boyau surpeuplé et malodorant, que la bêtise s’épanouit, qu’elle prospère, qu’elle atteint des sommets de floraison qui laisseraient pantois le plus imaginatif des botanistes de l’absurde.
Dans ce théâtre des horreurs quotidiennes, je me fais l’observateur attristé d’une faune dont la stupidité n’a d’égale que la prétention. Et aujourd’hui, inaugurons cette galerie de portraits peu flatteurs avec une espèce particulièrement urticante : l’enraciné, le menhir du quai, le poteau humain.
Le tableau est d’une affligeante banalité. La rame, saturée jusqu’à l’indécence, s’immobilise dans un crissement plaintif. Les portes s’ouvrent, prêtes à libérer leur flot de voyageurs compressés qui ne rêvent que d’air, d’espace, et de silence. C’est une opération de survie, une évacuation d’urgence qui se rejoue à chaque station. Mais voilà, le drame se noue sur le quai. Là, pile dans l’axe de la sortie, se dresse notre spécimen. Immobile. Hiératique. Un véritable monument à la vacuité.
Il est là, les pieds vissés au sol, le regard perdu dans les limbes de sa propre insignifiance, formant un barrage aussi infranchissable que stupide. La marée humaine qui tente de s’extraire de la voiture se heurte à ce récif d’inconscience. On se contorsionne, on s’excuse presque, on tente des manœuvres d’évitement dignes d’un torero face à un taureau particulièrement obtus. Lui ne bouge pas. Il est un phare. Un phare de la bêtise, qui éclaire de sa présence opaque l’abîme de la stupidité contemporaine.
On pourrait croire à une simple distraction, à un moment d’égarement. Que nenni ! La véritable quintessence de sa crétinerie se révèle au contact. Car malheur à vous, pauvre hère cherchant à regagner la surface, si votre coude, votre sac ou même le souffle de votre exaspération venait à effleurer sa royale personne. L’ectoplasme prend vie ! Le menhir s’anime ! De sa bouche, jusqu’alors scellée, jaillit un torrent d’invectives, une coulée de reproches bilieux. C’est vous, l’impudent, le rustre, qui n’avez pas su le contourner, lui, le centre immobile d’un monde en mouvement !
Cette inversion accusatoire est un sommet, une apothéose de l’absurdité. L’obstacle se mue en victime, le gêneur en offensé. Il fallait y songer ! Au lieu de s’écarter de quelques misérables centimètres, ce qui relève d’une elementalissime logique et d’une courtoisie minimale, ce génie des transports en commun préfère cristalliser le chaos et en imputer la responsabilité à ceux qui le subissent.
Alors on reste là, sur le quai, à le regarder s’engouffrer enfin dans la rame qu’il a contribué à paralyser, avec le sentiment désolant que la civilisation n’est qu’un vernis bien fragile. On se demande ce qui peut bien se tramer dans une cervelle capable d’une telle déconnexion du réel. C’est un mystère plus épais que la pollution qui nous asphyxie.
Et le pire, mes chers contemporains, c’est que ce n’est que le début. La chasse ne fait que commencer. Demain, une autre station, un autre wagon, une autre merveille de l’humanité à ajouter à mon tableau de chasse. Vivement demain. J’en frémis d’avance.
