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La Route, ep.3 : Les amnésiques du volant et la sainte inquisition du « A »

Mes chers co-détenus de l’asphalte, poursuivons notre lugubre pèlerinage au cœur des ténèbres motorisées. Après les tyrans du poids-lourd et les aristocrates de la file de gauche, il nous faut aujourd’hui nous pencher sur une pathologie particulièrement répugnante, une forme de harcèlement lâche qui en dit long sur la déliquescence de notre époque : la chasse au « A ».

Le « A », cette simple première lettre de notre alphabet. Ce disque rouge et blanc, apposé à l’arrière d’une voiture, n’est pas un symbole. C’est un contrat de lucidité. Il nous dit, en silence : « Attention, ici tremble un novice. Ici, une âme en apprentissage tente de dompter une tonne de métal. Patience et bienveillance requises. » C’est un appel à l’indulgence, un rappel à notre propre passé, à nos propres débuts malhabiles, à nos sueurs froides et à nos moteurs noyés. Mais il semblerait que pour une certaine catégorie d’individus, ce « A » ne signifie pas « Apprenti », mais « À lyncher ».

Vous les avez vus. Nous les avons tous vus. Ils sont à l’affût, le regard torve, la mâchoire serrée. Le spectacle est aussi prévisible que navrant. Devant eux, une voiture siglée du fameux macaron. Au volant, un jeune, ou un moins jeune, dont le visage crispé trahit une concentration extrême. Le moment fatidique approche : un cédez-le-passage, un démarrage en côte, un rond-point à l’architecture diabolique. L’apprenti hésite. Un quart de seconde. Une éternité pour le monstre qui le suit.

Et c’est le drame. L’hésitation, cette preuve si humaine de prudence et de réflexion, est perçue comme une offense personnelle, un crime contre Sa Majesté le Conducteur Confirmé. Le moteur du novice cale dans un soubresaut piteux ? C’est le signal de la curée.

Alors s’abat sur le pauvre débutant un déferlement de haine aussi soudain que disproportionné. Le klaxon, utilisé non plus comme un avertisseur mais comme une arme d’humiliation, déchire le silence. Les mains s’agitent, les doigts d’honneur fleurissent, la bouche de l’inquisiteur vomit des insultes que le double vitrage peine à contenir. C’est un lynchage en règle, une mise au pilori pour le crime d’être en train d’apprendre.

La question qui me brûle les lèvres est la suivante : d’où viennent ces créatures ? Sont-elles nées, comme Athéna sortant tout armée de la cuisse de Zeus, avec une maîtrise parfaite de l’embrayage et du créneau ? N’ont-ils jamais connu la goutte de sueur qui perle sur la tempe à l’approche de l’examinateur ? Ont-ils oublié l’humiliant « broutage » du moteur, la trajectoire approximative, la peur panique de la manœuvre ratée ?

Deux hypothèses s’offrent à moi, et je peine à choisir la plus effrayante. Soit ces individus souffrent d’une amnésie sélective d’une violence inouïe, qui a effacé de leur mémoire toute trace de leur propre imperfection passée. Soit, et c’est ce que je crains, ils s’en souviennent parfaitement. Et c’est justement parce qu’ils ont souffert, parce qu’ils se sont sentis faibles et jugés, qu’ils exercent aujourd’hui, avec une délectation sadique, leur petite vengeance sur plus faible qu’eux. C’est la logique du bizutage, la loi du préau transposée sur le bitume : j’ai subi, tu subiras.

Ce faisant, ces génies de la pédagogie inversée ne font qu’aggraver le mal. En terrorisant un apprenti, en le submergeant de stress et de panique, ils ne le rendent pas plus performant. Ils le paralysent. Ils ancrent en lui une peur durable qui le rendra plus dangereux encore. Ils sont les pyromanes qui hurlent au feu après avoir eux-mêmes jeté l’allumette.

Cette intolérance au « A » est le symptôme d’une société malade de son impatience, une société qui ne supporte plus ni l’erreur, ni l’apprentissage, ni la moindre aspérité dans le déroulé millimétré de son confort personnel. C’est le triomphe du « moi-tout-de-suite » sur l’empathie la plus élémentaire.

Tonton Ronchon, qui se demande si le « A » sur leur propre front ne signifierait pas plutôt « Abruti ».

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