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Ultracrépidarianisme, quand tu nous tiens !

Ah, l’ultracrépidarianisme ! Ce mot barbare, cette friandise pour lexicologues, ne désigne rien de moins que la plus fétide et la plus répandue des pestes qui rongent notre époque : la manie de donner son avis sur des sujets auxquels on ne comprend rigoureusement rien. C’est le triomphe de l’outrecuidance sur l’intelligence, la victoire du paraître sur l’être, l’apothéose de la grande gueule sur le cerveau fonctionnel.

Et des champions de cette discipline, croyez-moi, nos entreprises en sont pleines à craquer ! Vous le connaissez, cet archétype. Le bellâtre à la mâchoire carrée, au verbe haut, à la voix artificiellement grave – car la gravité, voyez-vous, ça fait sérieux, ça pose son homme. Ce personnage qui, par un mystère que la science n’explique toujours pas, sait absolument tout sur tout, et l’affirme avec un aplomb qui ferait bafouiller un procureur général.

Laissez-moi vous conter une anecdote, une de ces scènes du quotidien professionnel qui vous donne envie d’aller élever des chèvres dans le Larzac. Il y a de cela quelques années, me voici embarqué dans une de ces grand-messes que l’on nomme « réunion avec un prestataire ». L’objectif ? Évaluer une solution technique. De leur côté, trois personnes : le PDG, un véritable expert dans son domaine, et deux développeurs, des gens qui, manifestement, savaient de quoi ils parlaient. De notre côté, un équipage hétéroclite : notre propre PDG, expert autoproclamé en tout mais surtout en autosatisfaction ; un commercial, pour une fois véritablement compétent ; votre serviteur, en qualité de caution technique chargée de ne pas nous faire acheter une charrue à vapeur à l’ère du numérique ; et enfin… la perle.

La perle, c’était un jeune maquettiste, fraîchement émoulu de l’équipe de nuit. Un garçon au physique avenant, dont le principal fait d’armes était d’avoir su charmer une direction toujours plus fascinée par le clinquant que par la compétence réelle. Un expert, non pas en feuilles de style, mais dans l’art subtil de la manipulation des esprits faibles.

La réunion débute. La partie technique, mon pré carré, se déroule sans anicroche. On parle protocole, compatibilité, API… Des choses sérieuses, en somme. Vient ensuite la partie graphique, le domaine de notre noctambule. Je me tais, ce n’est pas mon rôle. Puis, le sommet de la pyramide : les deux PDG et les développeurs entament une discussion stratégico-financière de haut vol. Un domaine où mes connaissances avoisinent le néant absolu, tout comme celles de mon acolyte maquettiste.

Et c’est là, mes amis, que le sublime côtoya l’ignoble. Alors que le silence et l’humilité eussent été de mise pour quiconque doté d’un minimum de jugeote, voilà notre histrion qui se métamorphose. Le voilà qui opine du chef avec la gravité d’un sage de l’Antiquité face aux mystères de l’univers. Le voilà qui ponctue chaque phrase absconse de « Bien entendu », qui assène des « Cela va de soi » péremptoires, qui gratifie l’orateur d’un « Vous me l’enlevez de la bouche » avec la complicité d’un pair.

Le spectacle était effarant. Ce cuistre, naviguant dans les eaux d’une discipline dont il ne maîtrisait pas même le lexique le plus élémentaire, se parait des plumes d’un savoir qu’il n’avait pas. Et le pire, le plus tragique, fut de voir dans le regard de notre patron – dont la perspicacité n’était manifestement pas la qualité première – naître l’étincelle funeste de l’admiration. En quelques minutes de simagrées, l’ignorant venait de se transformer en futur chef de projet !

La mascarade terminée, alors que le beau parleur s’octroyait une pause nicotinée pour, sans doute, se remettre de tant d’efforts intellectuels, je ne pus m’empêcher de le cueillir. Ma question fut directe, dénuée de tout artifice : « Tu ne vas tout de même pas me faire croire que tu as compris un traître mot à leur discussion ? »

Sa réponse, mes amis, devrait être gravée en lettres de sang au fronton de toutes les entreprises. D’un naturel confondant, le fourbe me rétorqua, avec un sourire qui se voulait complice : « Bien sûr que non, mais… IL FAUT FAIRE GENRE. »

« Faire genre ». Voilà le mantra. Voilà la clé de voûte d’une société qui a remplacé la compétence par la posture, le savoir par le savoir-faire croire. Voilà comment naissent les usurpateurs, ces imposteurs que l’on se coltine ensuite pendant des années, naviguant entre leurs mensonges, leurs dissimulations et leur incompétence abyssale, jusqu’au jour où, par un miracle, ils s’en vont exercer leurs tristes talents sous d’autres cieux, piégeant d’autres naïfs.

Alors, je vous en conjure, regardez autour de vous. Dans la salle de café, en réunion, à la table d’à côté. Il est là, je vous le garantis. Il hoche la tête d’un air entendu, il a le verbe facile et le regard assuré. C’est l’ultracrépidarien. Et il est le symptôme d’un monde qui me donne, chaque jour un peu plus, la nausée.

Sources tonton ronchon

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