Le bouc émissaire numérique : quand l’indigence politique se drape dans la vertu
C’est un spectacle d’une affligeante banalité auquel nous assistons, une fois de plus, avec une lassitude qui ne dispute le terrain qu’à une sainte colère. Dès que le tissu social s’effiloche, dès que l’horreur frappe au cœur de nos institutions — je pense à ce drame innommable qui a coûté la vie à une enseignante — la cohorte des censeurs en col blanc et des démagogues de tout poil s’empresse de désigner le coupable idéal. Et quel est-il ? Le jeu vidéo (jadis, les comics, puis le cinéma). Ce paria moderne, ce monstre de pixels qui, à en croire la parole jupitérienne et les sorties de piste ministérielles, transformerait nos chérubins en barbares assoiffés de sang.
Quelle forfaiture ! Quelle paresse intellectuelle ! Entendre Emmanuel Macron et ses affidés fustiger les « jeux vidéo violents » comme l’alpha et l’oméga de la délinquance juvénile relève d’une malhonnêteté proprement abjecte. C’est la politique de l’autruche élevée au rang d’art d’État. On jette l’opprobre sur une manette pour ne pas avoir à regarder en face le naufrage absolu de nos politiques publiques.
Car la vérité, la voilà, et elle est amère : ce n’est pas la console qui tue, c’est l’abandon. C’est le délitement programmé de nos systèmes éducatifs, l’agonie d’une pédopsychiatrie exsangue où des enfants en détresse profonde doivent attendre un trimestre — un siècle à l’échelle d’une vie brisée — avant d’effleurer l’espoir d’une consultation. Le rapport de la Cour des comptes est pourtant sans appel, mais qui s’en soucie entre deux tweets moralisateurs ? On préfère ignorer l’absence criante de moyens, le manque de structures et le mépris souverain pour les personnels de terrain, ces éducateurs et soignants que l’on épuise jusqu’à la lie.
Le savant le disait avec une clarté que nos dirigeants ont manifestement oubliée : « Éduquez les enfants et vous n’aurez pas à punir les adultes1. » Aujourd’hui, on ne les éduque plus, on les parque. On ne les soigne plus, on les ignore. Et quand le drame survient, quand la sphère de violence absorbe un jeune laissé pour compte dans un climat social délétère, on pointe du doigt Call of Duty ou Fortnite.
Pourtant, la science — la vraie, celle des laboratoires et non celle des plateaux télé — s’égosille en vain. Des dizaines d’études, de l’American Psychological Association à la Royal Society, démontrent avec une régularité de métronome qu’il n’existe aucune corrélation sérieuse entre la pratique de jeux vidéo violents et le passage à l’acte criminel. S’il suffisait d’un écran pour devenir un psychopathe, nous serions des millions de délinquants en puissance.
La violence, la vraie, naît de l’exclusion, de la misère psychologique et de l’incurie parentale ou étatique. Elle explose parfois sur un terrain de football ou après une défaite à FIFA pour des motifs de frustration triviaux, mais elle ne se construit pas dans le virtuel. Elle s’enracine dans le réel, dans ce vide que l’État refuse de combler par des moyens humains et financiers.
Messieurs les politiques, votre rhétorique est usée jusqu’à la corde. Cessez de dissimuler votre indigence derrière ce bouc émissaire technologique. Les jeux vidéo ne sont que le miroir de vos propres échecs : un écran de fumée commode pour éviter de confesser que vous avez sacrifié la jeunesse sur l’autel de votre impuissance. Votre indignation est un mensonge, votre censure une diversion, et votre silence sur la ruine des services sociaux est une insulte à la mémoire des victimes.

https://www.ccomptes.fr/system/files/2023-03/20230321-pedopsychiatrie.pdf
https://www.apa.org/pubs/journals/releases/vio-1-4-259.pdf
https://elifesciences.org/articles/84951
- Pythagore ↩︎
