La capitulation des somnambules : chronique d’un naufrage technologique et civilisationnel annoncé
Qu’on me pardonne l’absence totale de mansuétude, mais il arrive un moment où la politesse des salons ressemble à une complicité criminelle. Regardez autour de vous ! Pendant que les nations maîtresses de leur destin investissent l’avenir à coups de centaines de milliards et forgent le monde de demain, notre continent, et tout particulièrement notre cher pays, s’enfonce dans une torpeur d’une effarante médiocrité. Nous assistons, les bras ballants et le verbe creux, à la plus formidable bascule anthropologique depuis l’avènement de l’imprimerie, avec pour seul viatique l’incompétence crasse de nos dirigeants et une bureaucratie obèse qui confond légiférer et exister.
Le grand déclassement : quand l’illusion côtoie le ridicule
Regardons la réalité en face, dépouillée des fards de la communication gouvernementale :
- Une disproportion budgétaire risible : là où la Silicon Valley engloutit trois milliards de dollars par jour en recherche et développement dans l’intelligence artificielle, la France s’enorgueillit de mobiliser entre un milliard et demi et deux milliards… par an. L’effort national annuel représente une demi-journée d’investissement californien. C’est grotesque.
- L’effondrement de notre puissance : en 1980, nous jouissions d’un niveau de vie comparable à celui des États-Unis. Aujourd’hui, notre richesse par habitant a glissé au niveau des États américains les plus déshérités.
- L’impuissance entrepreneuriale : en un demi-siècle, le Nouveau Monde a fait éclore près de trois cents entreprises valorisées à plus de dix milliards de dollars ; l’Europe en compte à peine une douzaine.
Nous avons raté le virage des moteurs de recherche, celui du nuage informatique, celui des microprocesseurs graphiques, et nous prétendons désormais aborder le siècle de l’intelligence avec des discours creux et des commissions Théodule.
L’aréopage des juristes et le triomphe de l’ergotage
D’où vient ce désastre ? De la composition même de nos élites. Nous sommes gouvernés par une armée de juristes et de fonctionnaires déconnectés, incapables d’appréhender la moindre rupture technique. En Asie, les ministères regorgent d’ingénieurs et de scientifiques ; chez nous, on empile les textes normatifs, les règlements tatillons et les circulaires punitives.
Quand l’Empire du Milieu et l’Amérique déploient la puissance brute du calcul, Bruxelles rédige des règlements d’une complexité kafkaïenne.
Nos parlementaires, dont une fraction ahurissante n’a jamais daigné tester un modèle de langage, s’écharpent sur la protection d’une parcelle de betteraves ou sur l’harmonisation de quotas sociétaux au moment même où un entrepreneur vient leur expliquer l’urgence vitale d’implanter des infrastructures de calcul. Cette cécité n’est plus de la maladresse, c’est une forfaiture. Nous avons régulé le désert numérique avant même d’y avoir planté le moindre arbre.
Le mythe de la reconversion et le double choc social
On nous a seriné pendant des années que l’intelligence artificielle ne menacerait que les tâches répétitives, épargnant les cols blancs et la matière grise. Quelle farce !
- La fin du sanctuaire intellectuel : l’intelligence synthétique surpasse d’ores et déjà l’immense majorité des praticiens en médecine dans le diagnostic, résout des conjectures mathématiques centenaires en un claquement de doigts et pulvérise en quelques secondes le travail de bataillons d’analystes financiers et de juristes.
- L’anéantissement du travail manuel qualifié : vers la fin de la décennie, des automates humanoïdes dotés de la dextérité de l’ouvrier d’élite et du bagage conceptuel d’un polytechnicien entreront dans les ateliers et sur les chantiers, travaillant jour et nuit pour une fraction du coût d’un salarié.
- L’illusion de l’apprentissage continu : une compétence technique demeurait viable trente ans à la fin du siècle dernier ; elle est aujourd’hui périmée en vingt-quatre mois.
Comment ose-t-on promettre une « formation continue » à des masses d’individus broyés par une cadence qui dépasse les capacités biologiques d’apprentissage du cerveau humain ? C’est un mensonge d’État destiné à masquer la panique d’un système éducatif en déliquescence, où l’université délivre des parchemins sans valeur à des cohortes de diplômés promis au néant professionnel.
Vers la société du gavage ou la fuite transhumaniste
Face à ce cataclysme, quelles perspectives nos brillants esprits nous offrent-ils ?
- La prolifération d’emplois fictifs : une fonction publique saturée de rapports que personne ne lit et de réunions stériles, simple thérapie occupationnelle subventionnée pour éviter l’explosion sociale.
- Le mirage du revenu universel : une allocation d’attente qui réduira des populations entières au rang de spectateurs abrutis d’écrans et d’anxiolytiques, privés de dignité et d’utilité.
- Le vertige transhumaniste : une fuite en avant où l’on évoque déjà la sélection embryonnaire, les implants neuronaux obligatoires et l’effacement pur et simple de l’humanité biologique sous prétexte de demeurer compétitif face à des machines affranchies de toute limite.
Le réveil sera brutal
Il est révoltant de constater à quel point la vérité est étouffée sous des discours lénifiants. Les tensions sont pourtant palpables : des révoltes antitechnologiques sourdent outre-Atlantique, des sabotages surviennent, des citoyens s’insurgent contre l’implantation effrénée de centres de traitement de données. Mais nos élites continuent de discourir comme si le monde d’hier pouvait être perpétué par décret.
Nous avons capitulé sans combattre. Nous avons sacrifié l’audace, l’industrie et l’intelligence stratégique sur l’autel du confort, de la paperasse et des bons sentiments. Demain, lorsque les cohortes de travailleurs déclassés et de diplômés désillusionnés demanderont des comptes, il sera trop tard. Les responsables viendront alors nous expliquer, avec leur aplomb coutumier, que personne n’aurait pu prévoir ce qui était pourtant écrit en lettres de feu sous leurs yeux aveugles.
