La route, ep.1 : Le Baron du bitume et son char d’assaut
Mes chers concitoyens, automates du quotidien et forçats du trajet pendulaire, abordons aujourd’hui un sujet aussi vaste que nauséabond : la route. Cet interminable ruban de bitume, qui devrait être un lieu régi par un pacte de raison et de sécurité mutuelle – ce que les naïfs appellent encore le Code de la Route –, s’est transformé en une arène sauvage, une jungle où la loi du plus lourd et du plus stupide a supplanté toute forme de civilisation.
Et dans cette faune de prédateurs mécaniques, il existe un spécimen dont la seule vue dans le rétroviseur suffit à glacer le sang et à faire monter la bile : le poids-lourd despote, le suzerain de l’asphalte, le tyran du trente-huit tonnes.
Le décor, vous le connaissez par cœur. Une route nationale, une de ces artères fatiguées de la France périphérique. Un panneau, clair, sans équivoque, a dicté la sentence : 90. En citoyen respectueux d’une règle pensée pour éviter de finir sa course enroulé autour d’un platane, vous obtempérez. Votre compteur flirte avec les 88 km/h, vous êtes la vertu incarnée, un modèle de prudence dans un monde de brutes. La quiétude, cependant, sera de courte durée.
Car il approche. D’abord une lueur dans le lointain, puis une masse difforme qui grandit à une vitesse défiant les lois de la physique et du bon sens. En quelques secondes, le monstre d’acier et de chrome est là, dans votre rétroviseur, si proche que vous pourriez compter les moucherons écrasés sur sa calandre. L’espace vital entre son pare-chocs, véritable bélier moderne, et votre coffre fragile se réduit à une insulte. Vingt centimètres, peut-être. Une déclaration de guerre non écrite.
La première pensée, dictée par un optimisme que la vie s’évertue à corriger, est celle de l’inadvertance. « Il ne se rend pas compte », se dit-on. Quelle funeste erreur ! Ne vous y trompez jamais : la brute sait. Oh oui, elle sait. Dans une salle de formation sordide, on lui a seriné les tables de multiplication de l’horreur. On lui a projeté des diagrammes, on lui a expliqué par A+B les principes de l’inertie, la terrifiante énergie cinétique accumulée par sa forteresse roulante. Il connaît, mètre par mètre, la distance apocalyptique qu’il lui faudrait pour stopper sa folie lancée à pleine vitesse.
Il sait pertinemment que si un enfant, un chevreuil ou une priorité non respectée vous obligeait à un freinage d’urgence, il ne pourrait rien faire. Il sait que son mastodonte pulvériserait votre modeste habitacle, vous broyant sans même une secousse perceptible depuis sa cabine surélevée.
Et c’est précisément parce qu’il sait tout cela que son acte est si abject. Ce n’est pas de l’inconscience, c’est une prise d’otage. Un chantage à la terreur. Dans son esprit dérangé par les vapeurs de gazole et un sentiment de toute-puissance, la route lui appartient. Vous, l’automobiliste chétif dans votre coquille de noix, n’êtes qu’un intrus, une chicane mobile, un obstacle à la rentabilité de sa livraison. Votre respect du Code ? Une provocation. Votre prudence ? Une faiblesse qu’il se doit de châtier.
Que vous soyez une jeune conductrice aux mains moites sur le volant, un père de famille avec ses enfants à l’arrière, une personne âgée dont les réflexes ne sont plus ceux de la jeunesse… Quelle importance ? Son message, hurlé par la gueule béante de sa calandre, est limpide : « DÉGAGE ».
Alors, le cœur battant, la gorge sèche, vous cédez. Vous abdiquez. Vous vous déportez sur la voie de gauche, devenant vous-même un danger potentiel pour les autres, simplement pour échapper à la menace imminente. Le tyran vous dépasse (par la droite s’il vous plait) alors dans un souffle bestial, parfois avec un appel de phare dédaigneux ou un geste de la main qui n’a rien d’amical. Il reprend possession de SA voie, laissant dans son sillage un goût amer d’injustice, d’humiliation et de rage contenue.
Cet homme n’est pas un simple conducteur. C’est le symptôme d’une société qui a érigé l’arrogance en vertu et le mépris en mode de communication. Il est le baron féodal des temps modernes et son camion est son donjon. Sur son royaume de macadam, le respect est une faiblesse et la force, le seul argument.
La prochaine fois, je prends le train. Quoique…
