Le triomphe des crétins : J’accuse !
Mes aïeux, mais dans quel cloaque intellectuel nous ont-ils plongés ? Moi, du haut de mon demi-siècle, j’ai vu le monde se déliter, la pensée s’étioler, la raison foutre le camp, et je vous le dis, le cœur enragé et la bile au bord des lèvres : nous assistons, impuissants, à la grande braderie de l’intelligence humaine.
De mon temps, on n’étalait pas son ignorance comme une décoration militaire. C’était une honte, ou à tout le moins, le point de départ d’une quête de savoir. On écoutait ceux qui savaient, on lisait, on se taisait pour apprendre. Aujourd’hui ? L’ignare est roi ! Il plastronne sur les estrades numériques, pérorant sur tout et son contraire avec un aplomb qui laisse pantois. Avouer son inculture est devenu une preuve d’« authenticité », une sorte de vertu démocratique où toutes les opinions, surtout les plus indigentes, se valent. La nuance est suspecte, l’expertise est taxée d’arrogance. On a érigé un panthéon à la gloire du crétin péremptoire et la foule applaudit, hypnotisée par le spectacle de sa propre médiocrité.
Et cette glorification de la vacuité a engendré un monstre encore plus hideux : la normalisation de la fragilité mentale. On a rebaptisé les névroses, on a transformé les pathologies de l’âme en produits marketing. Ce qui relevait autrefois d’une consultation chez un spécialiste est désormais une « identité » que l’on revendique. L’incapacité à gérer ses émotions devient une « hypersensibilité » créatrice. L’inaptitude à construire des relations stables se déguise en quête de « liberté ». On ne guérit plus, on « s’accepte », on met en scène ses failles, on les monétise ! On a créé une génération d’écorchés vifs qui se complaisent dans leur propre chaos, persuadés que la maturité est une forme de reniement de soi. C’est une gigantesque supercherie qui fabrique des êtres inadaptés au réel, dépendants du regard d’autrui pour exister.
Car c’est bien là que le bât blesse : cette quête éperdue de validation. L’existence n’est plus vécue, elle est performée. On ne ressent plus, on communique sur ses ressentis. Chaque instant de vie doit être capturé, filtré, scénarisé pour une audience invisible. On se construit un personnage numérique, une version améliorée de soi-même et on passe ses journées à mendier l’approbation de parfaits inconnus. Derrière les sourires de façade et les vies prétendument extraordinaires, il y a un vide abyssal, une angoisse existentielle que l’on tente de combler à grands coups de consommation et de divertissements abrutissants. On a troqué l’être contre le paraître, la substance contre l’image, et le résultat est une société d’acteurs névrosés jouant une pièce absurde devant une salle vide.
Ne soyez pas naïfs ! Ce marasme n’est pas un accident de l’Histoire. C’est une mécanique savamment huilée. Une population confuse, anxieuse, intellectuellement anémiée est une aubaine. Elle est plus facile à gouverner, plus docile, et surtout, c’est un marché formidablement lucratif. On nous noie sous un déluge d’informations contradictoires pour paralyser notre jugement. On nous bombarde de stimuli émotionnels primaires pour court-circuiter notre raison. On entretient la confusion pour mieux nous vendre des solutions toutes faites : des coaches en développement personnel qui nous apprennent à respirer, des influenceurs qui nous dictent quoi penser, des produits qui nous promettent une identité clés en main.
L’ignorance est devenue la matière première d’une économie entière qui prospère sur notre incapacité à penser par nous-mêmes. L’éducation, la vraie, celle qui forge l’esprit critique, qui apprend le doute et la rigueur, est devenue l’ennemi à abattre. Pourquoi former des citoyens éclairés quand on peut produire en série des consommateurs dociles ?
Alors oui, je suis ronchon. Je suis ulcéré de voir cette déliquescence. Je suis excédé par cette culture de l’artifice, cette apologie de la bêtise. J’ai la nostalgie d’un monde où la vérité n’était pas une opinion parmi d’autres, où le courage n’était pas de s’exhiber mais de se construire en silence, où l’intelligence était une lumière et non un fardeau. Ce monde-là est mort, et nous dansons, inconscients et frénétiques, sur sa tombe. Réveillez-vous, bon sang, avant qu’il ne soit trop tard pour pleurer !
